Les ados entre rejet et amour

Toutes les périodes de la vie comportent leur lot de stress et de préoccupations. La toute petite enfance est le théâtre de pleurs, de coliques et autres problèmes de sommeil. L’enfance connait bien des moments d’opposition, de crises de colères et de désobéissance. En période scolaire, beaucoup de parents sont confrontés aux difficultés d’apprentissage de leurs enfants et à la contrainte des activités extra scolaires et des horaires si difficiles à goupiller pour toute la famille.

Mais par-dessus tout, s’il est une période qui a la réputation d’être particulièrement éprouvante pour de très nombreux parents, c’est l’adolescence !

Pourquoi ? Parce que les adolescents sont plein de contradictions… Ils revendiquent leur autonomie et leur liberté, mais ils sont encore très dépendants de leurs parents, et pas seulement financièrement. Ils ont terriblement besoin de leurs parents pour garder le cap. Pourtant, ils se donnent un mal fou pour prétendre le contraire. Ils ont besoin d’un cadre pour les guider mais ils jouent avec les limites. Ils ne supportent plus la réprimande, mais sont les champions des reproches. Ils détestent qu’on les sanctionne mais ils transgressent. Ils veulent qu’on les lâche mais recherchent activement le conflit. Ils s’estiment l’égal de l’adulte et ont pourtant besoin de se mesurer à lui. Ils savent se montrer particulièrement cruels avec ceux qui comptent le plus pour eux, leurs parents en tête de liste. En quête d’eux-mêmes parce qu’ils construisent leur identité, ils ont besoin de bras solides autour d’eux, mais ils font tout pour les éprouver, les tester, les user… en espérant cependant qu’ils ne craquent pas ! Les ados exigent beaucoup d’attention, d’affection, de disponibilité, d’écoute, d’empathie… mais peuvent se révéler ingrats et avares de ces mêmes biens envers autrui, envers leurs proches en particulier.

Les parents ne le savent pas toujours… mais ces contradictions sont naturelles et nécessaires au développement de l’adolescent. C’est au travers de ces conflits-là qu’il devient progressivement un adulte qui sait (enfin) qui il est, s’engage dans une voie professionnelle, dans une relation intime, dans des causes (locales, écologiques, humanitaires,…) qui font sens pour lui. Oui, l’adolescent a besoin d’expérimenter le chaud et le froid, le dur et le tendre, le sombre et la lumière, … pour prendre SA propre direction. Il a besoin d’hésiter, d’aller là où les autres ne vont pas, de se diriger dans la voie qu’on lui a déconseillé d’explorer, de revenir en arrière, de se contredire lui-même, de faire des erreurs et d’en subir les conséquences… Il ne peut pas se nourrir que des expériences heureuses ou malheureuses que les autres, et ses parents en particulier, ont faites avant lui.

Les adolescents sont vifs, audacieux, enthousiastes, animés d’un sentiment de toute-puissance. Si cela les met parfois en danger, ce sont aussi ces ingrédients qui leur permettent de rêver et de révolutionner le monde qu’ils veulent meilleur.

Au moment de l’adolescence, le rôle parental peut être difficile, insatisfaisant… Souvent le parent se sent honteux du comportement de l’adolescent ou de la tournure que prend leur relation. Il a alors tendance à s’isoler, à cacher ce qui se passe sous son toit. S’entourer de personnes de confiance, proches de l’enfant, est pourtant l’une des clés qui permet de tenir et de prendre soin de soi et de lui.

Et puis un jour, le conflit prend fin. On a face à soi, un jeune adulte qui s’accomplit et on se félicite d’avoir tenu notre rôle de parent contre vents et marées, d’avoir été en capacité de rester dans le conflit, d’avoir solidement tenu la corde à laquelle notre ado s’est raccroché tant de fois, la corde dans laquelle notre ado s’est enroulé pour se sentir en sécurité, la corde qui symbolise le lien indéfectible de l’amour inconditionnel.

 

« Cher parent, voici la lettre que je voudrais pouvoir t’écrire.

Ce conflit dans lequel nous sommes maintenant, j’en ai besoin. J’ai besoin de ce combat. Je ne peux l’expliquer parce que je n’ai pas le vocabulaire pour le faire, et de toute façon ce que je dirais n’aurait pas de sens. Mais j’ai besoin de ce combat. Désespérément.

J’ai besoin de te détester pour le moment, et j’ai besoin que tu y survives. J’ai besoin que tu survives au fait que je te haïsse, et que tu me haïsses. J’ai besoin de ce conflit, même si je le hais. Peu importe ce sur quoi nous sommes en conflit : l’heure du coucher, les devoirs, le linge sale, ma chambre en désordre, sortir, rester à la maison, partir de la maison, ne pas partir, la vie de famille, petit-e- ami-e-, pas d’amis, mauvaises fréquentations. Peu importe. J’ai besoin de me battre avec toi au sujet de ces choses et j’ai besoin que tu t’opposes à moi en retour.

J’ai désespérément besoin que tu tiennes l’autre extrémité de la corde. Que tu t’y accroches fermement pendant que je tire de mon côté, tandis que je tente de trouver des appuis dans ce nouveau monde auquel je sens que j’appartiens. Avant je savais qui j’étais, qui tu étais, qui nous étions. Mais maintenant, je ne sais plus. En ce moment, je cherche mes limites, et parfois je ne peux les trouver qu’en te poussant à bout. Repousser les limites me permet de les découvrir. Alors je me sens exister, et pendant une minute je peux respirer. Et je sais que tu te rappelles l’enfant plus gentil que j’étais. Je le sais, parce que cet enfant me manque aussi, et parfois cette nostalgie est ce qu’il y a de si pénible pour moi en ce moment.

J’ai besoin de ce combat et de constater que, quelle que soit l’intensité de mes émotions, elles ne nous détruiront ni toi ni moi. Je veux que tu m’aimes même quand je donne le pire de moi-même, même quand il semble que je ne t’aime pas. J’ai besoin maintenant que tu t’aimes toi et que tu m’aimes moi, pour notre bien à tous les deux. Je sais que ça craint de ne pas être aimé et d’être étiqueté comme étant le méchant. Je ressens la même chose à l’intérieur, mais j’ai besoin que tu le tolères, et que tu obtiennes de l’aide d’autres adultes. Parce que moi je ne peux pas t’aider pour le moment. Si tu veux te réunir avec tes amis adultes et former un « groupe de soutien pour survivre à la fureur de votre adolescent », ça me va. Ou parler de moi derrière mon dos, je m’en fiche. Seulement ne m’abandonne pas. N’abandonne pas ce combat. J’en ai besoin.

C’est ce conflit qui va m’apprendre que mon ombre n’est pas plus grande que ma lumière. C’est ce conflit qui va m’apprendre que des sentiments négatifs ne signifient pas la fin d’une relation. C’est ce conflit qui va m’apprendre à m’écouter moi-même, quand bien même cela pourrait décevoir les autres.

Et ce conflit particulier prendra fin. Comme tout orage, il se calmera. Et je vais l’oublier, et tu l’oublieras. Et puis il reviendra. Et j’aurai besoin que tu t’accroches de nouveau à la corde. J’en aurai besoin encore et encore, pendant des années.

Je sais qu’il n’y a rien de profondément satisfaisant pour toi dans ce rôle. Je sais que je ne te remercierai jamais probablement pour ça, ou même que je ne reconnaîtrai jamais le rôle que tu as tenu. En fait, pour tout cela, je vais probablement te critiquer. Il semblera que rien de ce que tu ne fais ne soit jamais assez. Et pourtant, je m’appuie entièrement sur ta capacité à rester dans ce conflit. Peu importe à quel point je m’oppose, peu importe combien je boude. Peu importe à quel point je m’enferme dans le silence.

S’il te plaît, accroche-toi à l’autre extrémité de la corde. Et sache que tu fais le travail le plus important que quelqu’un puisse faire pour moi en ce moment.

Avec amour, ton adolescent. »

 

Texte original : The Letter Your Teenager Can’t Write You, par Gretchen Schmelzer http://gretchenschmelzer.com/

Traduction de Aouatif Robert

 

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Par Isabelle Roskam, Ph.D. et Moïra Mikolajczak, Ph.D.

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